Souveraineté numérique : des intentions aux actes, le défi des organisations européennes

Souveraineté numérique : tout le monde en parle, peu la mettent en œuvre. Fabienne Cingoz détaille comment en faire un critère concret de décision.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

La souveraineté numérique n’est plus seulement un sujet de politique industrielle ou de réglementation européenne. Elle s’impose progressivement dans les décisions des organisations et leurs choix technologiques, jusqu’à influencer les critères de sélection de leurs fournisseurs. Cette évolution traduit une prise de conscience des risques liés à la dépendance technologique, à la circulation des données et à l’application de législations étrangères. Mais entre la prise de conscience et la transformation des pratiques, un cap reste à franchir : faire de la souveraineté un critère concret, mesurable et pleinement intégré à la stratégie numérique. Comment transformer cette ambition en décisions cohérentes et durables ?

De la prise de conscience à une véritable gouvernance

La souveraineté numérique est désormais identifiée par une large majorité des décideurs. 76 % des personnes interrogées déclarent connaître les recommandations européennes en la matière. Pourtant, seuls 37 % se considèrent directement concernés dans leur activité professionnelle.

Cet écart révèle un enjeu majeur. Comprendre les principes de la souveraineté numérique ne signifie pas nécessairement en mesurer les implications opérationnelles. Or, celle-ci ne peut se limiter à la localisation des données ou à la nationalité d’un fournisseur. Elle suppose d’examiner plus largement la juridiction applicable, les conditions d’accès aux données, les dépendances technologiques, la chaîne de sous-traitance et la capacité à conserver la maîtrise de ses outils dans la durée.

Les organisations commencent à structurer leur approche : 47 % disposent déjà d’un dispositif de gouvernance dédié et 40 % prévoient d’en mettre un en place. Cette progression montre que le sujet dépasse désormais le seul périmètre des directions des systèmes d’information. Il concerne également les directions générales, juridiques et de la data, ainsi que toutes les fonctions responsables de la protection des actifs stratégiques.

La souveraineté numérique doit donc être envisagée comme un sujet de gouvernance à part entière. Elle implique de définir des responsabilités, d’évaluer les risques, de formaliser des exigences et de mettre en place des mécanismes de contrôle. Sans cette approche transversale, les ambitions risquent de rester déclaratives.

L’intelligence artificielle accélère la prise de conscience

L’essor de l’intelligence artificielle rend cette réflexion encore plus urgente. Les organisations déploient des technologies qui mobilisent des volumes importants de données, des modèles complexes et des infrastructures dont la maîtrise peut être partagée entre plusieurs acteurs.

Dans ce contexte, la souveraineté ne peut être évaluée uniquement à partir du lieu d’hébergement. Il faut également comprendre qui contrôle les infrastructures, qui peut accéder aux données, quelles conditions juridiques s’appliquent et dans quelle mesure l’organisation conserve sa capacité à changer de fournisseur ou de solution.

Selon l’étude, 83 % des organisations interrogées prennent en compte la souveraineté numérique dans leurs projets d’intelligence artificielle. Parmi celles qui déploient déjà des solutions d’IA, 86 % déclarent avoir mis en place une gouvernance dédiée à la souveraineté numérique.

Ces résultats soulignent le lien étroit entre l’adoption de l’IA et la nécessité de mieux maîtriser les risques technologiques et juridiques. Ils rappellent aussi que l’innovation ne doit pas se faire au détriment du contrôle des données et des dépendances qu’elle peut engendrer.

L’enjeu n’est pas de renoncer aux technologies les plus performantes ni de privilégier systématiquement une solution en fonction de son origine géographique. Il est de disposer des éléments nécessaires pour arbitrer en connaissance de cause, en fonction de la sensibilité des données, des usages envisagés et du niveau de risque acceptable.

Les appels d’offres, nouveau terrain d’application de la souveraineté

La progression de la souveraineté numérique dans les appels d’offres constitue l’un des signes les plus tangibles de cette évolution. Selon l’étude, 84 % des organisations interrogées ont déjà intégré ou prévoient d’intégrer ce critère dans leurs appels d’offres liés à la transformation digitale. Dans le détail, 46 % le font déjà et 38 % envisagent de le faire.

Lorsqu’une organisation intègre ce critère dans ses procédures d’achat, elle peut le traduire en exigences précises et comparables entre fournisseurs.

Cela suppose toutefois de dépasser les déclarations d’intention. La souveraineté doit pouvoir être évaluée à partir d’éléments documentés : localisation et modalités d’hébergement, juridiction applicable, accès aux données, architecture technique, dépendances à des prestataires tiers, conditions de réversibilité et garanties contractuelles.

Ces exigences doivent également être proportionnées aux risques. Toutes les données et toutes les applications ne présentent pas le même niveau de sensibilité. Une démarche pertinente consiste donc à hiérarchiser les besoins, à définir des critères adaptés aux usages et à vérifier que les engagements annoncés sont effectivement respectés.

L’objectif est double : permettre aux organisations de mieux maîtriser leurs risques et donner aux fournisseurs un cadre clair pour démontrer la valeur de leurs solutions. À terme, cette évolution peut contribuer à faire de la souveraineté un critère de sélection aussi concret que la sécurité, la conformité, la disponibilité ou la performance.

Construire une offre européenne compétitive

La souveraineté numérique ne pourra toutefois progresser durablement sans une offre capable de répondre aux besoins réels des organisations.

Les résultats de l’étude indiquent que 47 % des répondants privilégient des solutions françaises et 18 % des solutions européennes hors France pour leurs projets d’intelligence artificielle. À l’inverse, 31 % privilégient des solutions provenant de pays hors d’Europe. Ces résultats témoignent d’un intérêt pour les solutions françaises et européennes, sans pour autant signifier que la préférence géographique suffit à déterminer les choix technologiques.

Les organisations doivent pouvoir concilier plusieurs impératifs : protection des données, sécurité, conformité juridique, innovation, facilité d’intégration et maîtrise des coûts. Une solution souveraine qui ne répond pas aux exigences opérationnelles de ses utilisateurs aura peu de chances de s’imposer dans la durée.

Les éditeurs européens sont ainsi confrontés à un double enjeu : apporter des garanties transparentes et vérifiables, tout en proposant des solutions performantes, évolutives et adaptées aux usages. La souveraineté ne peut devenir un avantage concurrentiel durable que si elle s’accompagne d’une réelle capacité à répondre aux attentes des clients.

Il appartient également aux organisations de clarifier leurs priorités et de ne pas réduire la souveraineté à un simple critère d’origine. La nationalité d’un fournisseur ne suffit pas, à elle seule, à garantir la maîtrise des données, des infrastructures ou des dépendances juridiques.

Faire de la souveraineté un choix stratégique

La souveraineté numérique entre dans une nouvelle phase. Après la sensibilisation vient le temps de la mise en œuvre : formaliser une gouvernance, intégrer des exigences dans les appels d’offres, évaluer les risques et contrôler les garanties apportées par les fournisseurs.

Cette transformation exige une approche pragmatique. Il ne s’agit ni de rechercher une autonomie technologique absolue, souvent difficile à atteindre, ni de considérer que toute solution étrangère constitue nécessairement un risque. Il s’agit de comprendre ses dépendances, de mesurer leurs conséquences et de conserver une capacité de décision adaptée à ses enjeux.

La souveraineté numérique ne doit pas être un objectif abstrait ajouté aux stratégies de transformation digitale. Elle doit contribuer à éclairer les choix technologiques, à renforcer la résilience des organisations et à préserver leur liberté d’action.

Les organisations commencent à traduire leurs préoccupations en pratiques de gouvernance et en critères d’achat. Le prochain défi sera de faire en sorte que ces engagements se concrétisent dans des décisions documentées, des architectures maîtrisées et des partenariats technologiques durables.

C’est à cette condition que la souveraineté numérique pourra dépasser le stade de l’intention pour devenir un véritable levier de confiance, de compétitivité et de résilience.

Fabienne Cingoz
Head of Marketing – Enterprise chez efficy

Source : https://www.efficy.com/fr/ressource/souverainete-numerique-assurance/



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire