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Nous ne choisissons ni la famille dans laquelle nous naissons, ni son niveau de revenus, ni son réseau, ni le capital culturel qu’elle pourra nous transmettre. Certains commencent leur vie avec des portes déjà ouvertes quand d’autres devront d’abord apprendre à les pousser. Ces inégalités existent et prétendre le contraire serait absurde.
Mais notre origine sociale ne détermine pas à elle seule notre trajectoire. Il suffit parfois d’observer les membres d’une même fratrie : avec un environnement social comparable, ils peuvent emprunter des chemins radicalement différents.
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Car notre trajectoire ne dépend pas seulement de ce que nous recevons au départ, mais aussi de ce que nous décidons d’en faire.
On ne peut pas changer notre naissance, mais on peut refuser qu’elle nous emprisonne.
C’est précisément pour cela que nous devons remettre la méritocratie au cœur du modèle français.
Le mérite ne se mesure pas seulement à l’endroit où l’on arrive
Qui a le plus de mérite : l’enfant d’une famille aisée qui obtient un poste prestigieux essentiellement grâce aux relations de ses parents, ou celui d’une famille modeste qui atteint la même position après des années de travail et d’efforts ?
La réponse paraît assez évidente. Elle nous rappelle surtout une chose : réussite et mérite ne sont pas synonymes.
L’origine sociale peut constituer un formidable accélérateur comme un puissant frein. Elle n’est pourtant qu’une partie de l’équation.
Il serait faux de réduire toutes nos différences à la seule condition sociale. Nous ne naissons pas davantage avec les mêmes aptitudes intellectuelles ou physiques, les mêmes facilités pour apprendre, la même capacité à nous concentrer ou la même personnalité. Certains devront travailler davantage que d’autres pour obtenir un résultat comparable.
Nous connaissons aussi ces parcours de personnes confrontées à des handicaps considérables qui refusent pourtant d’abandonner et accomplissent ce que beaucoup pensaient impossible. Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que la volonté permet de tout surmonter. Mais ces exemples nous rappellent quelque chose d’essentiel : nos limites initiales ne déterminent pas nécessairement nos limites futures.
Le véritable mérite se trouve aussi là : dans la distance parcourue.
Récompenser davantage ceux qui font leurs preuves
Une société méritocratique ne promet pas à chacun le même parcours ni le même résultat. Elle doit permettre à chacun de transformer sa situation par son travail, sa volonté et sa discipline.
C’est là que notre modèle devrait intervenir : non pas pour déterminer jusqu’où chacun doit aller, mais pour éviter que des barrières artificielles empêchent celui qui fait ses preuves de progresser.
L’école devrait en être l’un des premiers instruments. Un enfant issu d’un milieu modeste doit pouvoir, par son travail et ses résultats, accéder aux meilleures formations. L’exigence scolaire ne constitue alors pas un obstacle à l’égalité : elle peut devenir un formidable instrument d’émancipation.
Mais nous aurions tort de faire reposer cette responsabilité uniquement sur l’école ou sur la société. Progresser est aussi une démarche personnelle. Il faut accepter d’apprendre, de travailler ses faiblesses, de recommencer après un échec et parfois de fournir davantage d’efforts là où d’autres disposent de facilités naturelles.
Je suis moi-même né avec une grande timidité. Prendre la parole en public était pour moi une véritable difficulté. À force de travail et de pratique, j’ai appris à dépasser cette faiblesse de départ pour faire aujourd’hui de la prise de parole l’un des piliers de mon activité professionnelle.
C’est aussi cela que devrait transmettre l’école : non seulement des connaissances, mais la conviction que l’on peut devenir meilleur que ce que l’on était hier.
La méritocratie devrait permettre à celui qui part de plus loin de rattraper, puis parfois de dépasser, celui qui disposait initialement de davantage d’atouts.
Le diplôme ne peut pas devenir un statut social à vie
La France entretient une relation particulière avec le diplôme initial. Celui-ci est évidemment important : il sanctionne un niveau de connaissances et plusieurs années de travail. Mais doit-il continuer à déterminer aussi fortement la valeur professionnelle d’une personne vingt ou trente ans après son obtention ?
Entre-temps, certains auront créé des entreprises, appris seuls, suivi des formations, dirigé des équipes, développé des compétences ou accumulé une expérience considérable.
Une société méritocratique n’a pas vocation à ouvrir les portes à notre place. Elle doit en revanche veiller à ne pas ajouter de verrous à celui qui, par son travail et sa discipline, a acquis les compétences nécessaires pour les ouvrir.
Car le mérite ne devrait jamais être figé à 20 ans, pas plus qu’il ne devrait se résumer à une succession de réussites. L’échec fait aussi partie du parcours de celui qui essaie, apprend et progresse.
Celui qui ne possède pas le diplôme traditionnellement attendu mais qui a depuis démontré ses compétences doit pouvoir les faire valoir. Celui qui commence au bas de l’échelle doit pouvoir la gravir s’il en démontre les capacités. Et celui qui prend des risques, travaille davantage, apprend ou assume plus de responsabilités doit pouvoir en recueillir les fruits.
Valoriser le mérite, c’est aussi faire en sorte que celui qui se donne les moyens de progresser ne soit pas pénalisé pour avoir réussi à franchir les obstacles qui se trouvaient sur son chemin.
La méritocratie est aussi une promesse d’émancipation
Le problème apparaît lorsque nous expliquons tellement aux individus ce qui les détermine que nous risquons de finir par leur faire croire qu’ils ne peuvent plus s’en affranchir.
Reconnaître les déterminismes sociaux est nécessaire. Les transformer en destin serait une erreur.
Car entre notre point de départ et notre point d’arrivée existe une variable essentielle : ce que nous décidons de faire du chemin qui les sépare.
Le travail ne garantit pas toujours la réussite. La discipline ne fait pas disparaître tous les obstacles. La volonté ne suffit pas à résoudre toutes les difficultés. Mais ils constituent probablement les instruments les plus puissants dont dispose un individu pour modifier sa propre trajectoire.
Une société qui croit au mérite doit donc combattre ce qui empêche artificiellement cette progression : les discriminations, le favoritisme, le népotisme, les systèmes trop rigides ou la reproduction automatique des positions acquises.
Elle doit ensuite accepter une idée devenue presque inconfortable : lorsque quelqu’un travaille davantage, progresse, prend des risques, développe ses compétences et obtient de meilleurs résultats, il est légitime qu’il puisse aussi progresser davantage.
Ce n’est pas renoncer à l’égalité. C’est distinguer l’égalité des droits de l’égalité des résultats.
Notre naissance distribue les premières cartes. Certaines sont meilleures que d’autres. Nous devons veiller à ce que les règles du jeu soient les mêmes pour tous et empêcher que quelques-uns puissent gagner simplement parce qu’ils les contournent.
Mais nous ne rendrons jamais les cartes identiques.
La promesse républicaine devrait être plus simple : faire en sorte que chacun puisse jouer les siennes, progresser par ses efforts et ne jamais être définitivement enfermé dans la condition dont il a hérité.
Nous ne pouvons pas choisir d’où nous partons. Nous pouvons en revanche construire l’endroit où nous voulons aller.
C’est cette promesse que la France doit replacer au cœur de son modèle.
Brice Masseix
Entrepreneur, chroniqueur et ancien élu



Merci pour votre article. Vous avez mille fois raison !
Néanmoins, à l’heure du wokisme, vous nagez à contre-courant, je pense. 😊
Personnellement, je suis un métis français né dans un pays qui sortait du protectorat français et qui était encore en guerre. Là-bas, les métis étaient la cible des moqueries de tout le monde, y compris des enfants. Ce n’était pas facile.
Ma mère, simple dactylographe dans une structure militaire, m’a élevé seule avec son salaire de misère de l’époque. Heureusement, l’école publique primaire était gratuite. Au secondaire, ayant raté le concours pour le collège public (il y en avait peu et le nombre de places était limité), ma mère a dû payer mes frais de scolarité dans une école catholique privée, et ce, pendant sept ans jusqu’en terminale.
Les dernières années de lycée, les frais mensuels représentaient jusqu’à 25 % de son salaire.
Après mon bac, ma mère n’avait pas les moyens de me permettre de suivre des études scientifiques supérieures. De mon côté, je ne voulais pas m’entasser dans des filières sans avenir juste pour échapper à la guerre (le gouvernement mobilisait les jeunes de plus de 18 ans qui ne poursuivaient pas d’études). J’ai donc choisi une autre voie pour pouvoir continuer mon parcours. Malheureusement, à cause de la guerre, cela n’a pas duré longtemps.
Pour faire court, les circonstances m’ont permis de venir seul en France à l’âge de 22 ans, avec pour uniques bagages mes livres de maths et de physique de terminale rédigés dans ma langue maternelle. Pour vivre, j’ai dû trouver du travail comme OS (Ouvrier Spécialisé) dans une entreprise de décolletage mécanique. Je devais y manipuler des barres d’acier de 3 mètres de long pesant plus de 35 kg, pour mes 50 kg à l’époque. Malheureusement, l’entreprise a fait faillite suite aux querelles internes des deux patrons.
Heureusement, j’ai pu suivre une formation de quelques mois puis travailler comme monteur-câbleur dans une entreprise de téléphonie. Cela a duré un an et demi, puis rebelote : l’entreprise a fait faillite.
Je me suis retrouvé au chômage pendant une courte période. J’en ai profité pour me replonger dans mes anciens livres, mais aussi pour acheter des revues et d’autres ouvrages afin d’apprendre les termes techniques correspondants en français. Parmi ces revues, il y avait Électronique Pratique, Le Haut-Parleur ou encore Elektor, qui me passionnaient et me permettaient de réaliser de petits montages électroniques amusants.
Après cette période, j’ai passé un concours pour intégrer une formation de technicien en électronique. Grâce à cela, j’ai été embauché dans une grande entreprise où je me suis consacré à mon travail et où j’ai pu acquérir une vraie expérience professionnelle.
À force de travail, mes supérieurs m’ont encouragé à poursuivre mes études afin d’obtenir une qualification plus élevée. Comme vous l’avez indiqué, en France, les diplômes font foi. Ma hiérarchie ne pouvait me faire progresser que jusqu’à un certain plafond — contrairement aux fonctionnaires qui pouvaient évoluer à l’ancienneté (à l’époque en tout cas). Au-delà, j’étais bloqué sans diplôme.
Motivé par ces encouragements et par les formations continues accessibles dans les grandes entreprises, j’ai pu poursuivre mes études jusqu’à la maîtrise (un diplôme disparu depuis la réforme LMD). Ce n’était pas facile : il y avait des cours du soir, le samedi matin, et des cours à temps complet (heureusement rémunérés).
Peu de temps après l’obtention de mon diplôme, mon entreprise a procédé à des réorganisations. J’ai alors pu retrouver un poste dans un tout autre domaine, où j’ai travaillé jusqu’à ma retraite, totalisant 46 années de cotisation. 😊
Évidemment, tout n’a pas été rose. Dans mon parcours professionnel, j’ai rencontré des « petits chefs » qui se sentaient supérieurs, mais aussi de vrais leaders qui m’ont fortement encouragé.
J’ai toujours travaillé et étudié pour progresser, sans jamais rejeter la faute sur les autres ou sur la société, et sans jamais me positionner en victime du passé.
Depuis des années maintenant, il existe la VAE (Validation des Acquis de l’Expérience), qui permet de valoriser l’expérience acquise. Cela devrait grandement aider les personnes qui ne peuvent pas reprendre d’études à progresser dans leur carrière.
Je suis profondément reconnaissant envers la France et ses dispositifs de formation continue, envers ma femme, mon fils, mes amis, mes collègues, mes chefs, ainsi que les professeurs qui m’ont encouragé ou qui ont su me pointer mes défauts.
Comme vous l’affirmez avec justesse : naître dans un milieu modeste ne devrait pas sceller un destin.