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Nous parlons souvent d’écologie comme d’une succession d’objectifs à atteindre, de normes à respecter ou de sacrifices à consentir. Cette manière de présenter les choses entretient l’idée d’une contrainte imposée au présent au nom de l’avenir. Pourtant, il existe une autre façon d’aborder la question, beaucoup plus pragmatique : combien nous coûte le fait de ne pas agir suffisamment tôt ?
Sécheresses, inondations, incendies, tensions sur la ressource en eau ou dégradation de certaines infrastructures : face à ces phénomènes, notre réflexe reste trop souvent le même. Nous attendons la crise, mobilisons des moyens considérables pour en limiter les conséquences, indemnisons, puis reconstruisons.
Nous réparons toujours plus cher ce que nous n’avons pas suffisamment cherché à prévenir.
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Investir avant la catastrophe
La prévention écologique n’a rien de spectaculaire. Elle consiste à entretenir un réseau d’eau avant que les fuites ne deviennent insoutenables, à préserver une zone humide avant qu’une inondation ne révèle son utilité, à désimperméabiliser les sols avant qu’ils ne soient incapables d’absorber les pluies, à débroussailler avant l’incendie ou à choisir des équipements conçus pour durer.
Ces décisions produisent rarement des images marquantes. Elles donnent peu lieu à des inaugurations et leurs résultats sont parfois difficiles à mesurer, précisément parce que la catastrophe n’a pas eu lieu.
Pourtant, une catastrophe évitée est probablement l’une des formes les plus efficaces de l’investissement public.
Le problème est aussi budgétaire. Prévenir suppose d’accepter une dépense aujourd’hui pour éviter une dépense potentiellement beaucoup plus importante demain. Cela implique de regarder au-delà du prochain exercice budgétaire et parfois du prochain mandat. Les responsables qui prennent ces décisions ne seront peut-être même plus là lorsque leurs bénéfices apparaîtront.
C’est pourtant là que devrait intervenir une logique économique simple : le coût de l’inaction doit faire partie du calcul de l’action.
L’écologie ne peut pas reposer uniquement sur les citoyens
Les citoyens ont évidemment leur part à prendre. Réduire le gaspillage, mieux consommer, réparer plutôt que jeter ou faire évoluer certains déplacements participe d’un effort nécessaire. Mais il serait injuste et inefficace de faire reposer l’essentiel de la transition sur une succession de choix individuels.
Un habitant peut économiser l’eau chez lui ; il ne peut pas renouveler les canalisations qui la transportent. Il peut limiter l’usage de sa voiture ; il ne peut pas créer seul une offre de transport adaptée. Il peut trier ses déchets ; il ne décide ni de la durée de vie des produits ni de la manière dont ils ont été conçus.
L’État, les collectivités et les entreprises disposent de leviers que les citoyens n’ont pas. Leur responsabilité est donc différente : créer un environnement dans lequel les comportements responsables deviennent possibles, accessibles et durables.
L’écologie ne progressera pas en culpabilisant continuellement les individus. Elle progressera lorsque les choix responsables deviendront les choix les plus simples.
Écologie et pouvoir d’achat ne sont pas adversaires
Toute politique environnementale qui ignore les réalités économiques et sociales finit par fragiliser sa propre légitimité. Une mesure peut être justifiée sur le plan écologique et néanmoins devenir injuste si elle impose le même effort à des personnes dont les situations sont très différentes.
Nous ne pouvons pas demander à une famille qui peine déjà à se loger, à se chauffer ou à se déplacer d’absorber seule le coût de transformations décidées collectivement.
Opposer systématiquement pouvoir d’achat et protection de l’environnement constitue d’ailleurs une vision à courte vue. Les logements mal isolés, la dépendance automobile, la hausse des prix de l’énergie ou le gaspillage de l’eau représentent également des coûts.
Une politique de prévention bien conçue peut donc protéger simultanément l’environnement, les finances publiques et les budgets familiaux.
Accepter les petits progrès lorsqu’ils produisent des résultats
Nous avons parfois tendance à considérer qu’une action modeste serait inutile au motif qu’elle ne règle pas, à elle seule, l’ensemble du problème. Cette recherche permanente de la mesure parfaite peut conduire à l’immobilisme ou à l’adoption d’objectifs tellement éloignés des réalités qu’ils finissent par être abandonnés.
Une transition solide se construit aussi par accumulation.
Réduire progressivement les fuites d’un réseau, végétaliser une cour d’école, restaurer un cours d’eau, mieux isoler un bâtiment public ou prolonger la durée d’utilisation d’un équipement ne transformera pas seul notre modèle. Mais ces décisions produisent des résultats concrets et durables.
L’ambition reste indispensable. Elle doit cependant s’accompagner d’une méthode. Mieux vaut une évolution régulière, comprise et poursuivie dans le temps qu’une annonce spectaculaire suivie d’un recul quelques années plus tard.
Prévenir aujourd’hui pour ne pas payer davantage demain
La question écologique rejoint finalement une préoccupation profondément économique : celle de la dette que nous transmettons.
Nous jugeons naturel de nous préoccuper de la dette financière laissée aux générations futures. Nous devrions accorder la même attention à une autre forme de dette : infrastructures vieillissantes, sols artificialisés, ressources dégradées, écosystèmes affaiblis ou territoires devenus plus vulnérables aux catastrophes.
Ces deux dettes sont d’ailleurs liées. Ce que nous refusons d’entretenir aujourd’hui coûtera souvent beaucoup plus cher demain.
Prévenir ne signifie pas prétendre supprimer tous les risques. Il s’agit de réduire notre vulnérabilité et d’éviter d’aggraver des difficultés dont nous connaissons déjà l’existence. Certaines réponses évolueront avec les connaissances, les technologies et les réalités locales. L’écologie ne devrait pas devenir un catalogue de certitudes idéologiques, mais une capacité collective à observer, anticiper et corriger notre trajectoire.
Nous valorisons facilement les responsables capables d’agir dans l’urgence. Nous devrions apprendre à reconnaître davantage ceux qui ont agi suffisamment tôt pour que cette urgence ne survienne pas.
Agir avant la catastrophe, entretenir avant la rupture, investir avant de devoir reconstruire : l’écologie préventive est peut-être tout simplement l’une des formes les plus responsables de bonne gestion.
Brice Masseix
Entrepreneur – Ancien élu de Seine-et-Marne


