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L’Union européenne a engagé 15,6 milliards d’euros pour opposer à Starlink une constellation de 348 satellites d’ici à 2030. Depuis le feu vert industriel donné par Bruxelles le 7 août dernier, cinq contrats ont été signés en six semaines.
Thales Alenia Space, coentreprise, détenue à 67 % par Thales et à 33 % par l’italien Leonardo annonce la signature d’une lettre d’accord avec l’opérateur satellitaire Eutelsat. Elle fournira les charges utiles gouvernementales des 330 satellites que la constellation IRIS² doit déployer en orbite basse, à quelques centaines de kilomètres d’altitude.
Derrière ce terme technique se trouve l’équipement de communication sécurisé que chaque satellite embarquera pour le compte des États européens, distinct de la structure qui le transporte.
Le document signé le 10 septembre arrête le périmètre technique, fixe le principe financier et autorise l’industriel à engager ses achats les plus longs, composants, bancs d’essai, capacités d’usinage, avant d’être convertie en commandes fermes par tranches successives. Thales Alenia Space aborde donc le programme avec un demi-milliard d’euros sécurisés et 2,5 milliards suspendus à cette conversion.
Ce que Thales installera dans 330 satellites
La commande porte sur deux couches distinctes. La première, que les industriels appellent Layer One, comptera au moins 66 satellites fonctionnant sur la seule bande Ka, entre 26,5 et 40 gigahertz, celle qui offre les débits les plus élevés. La seconde, ou Layer Two, en alignera 264, capables d’émettre aussi en bande Ku, comprise entre 12 et 18 gigahertz, plus lente mais compatible avec des antennes déjà installées chez les utilisateurs. Deux configurations d’équipements sont donc à développer, et non une seule déclinée en série.
Une charge utile rassemble l’électronique embarquée qui reçoit le signal et le retransmet après traitement. La plateforme, elle, désigne le châssis qui porte cette électronique, l’alimente en énergie et la maintient sur son orbite. Le contrat du 10 septembre ne couvre que le premier de ces deux ensembles.
Thales Alenia Space présente l’équipement qu’il doit livrer comme la brique d’un premier réseau spatial sécurisé à capacité native 5G. Le tri du trafic s’effectuera directement en orbite. Les brouillages seront corrigés en vol par le satellite lui-même, et non depuis une station terrestre. Les communications seront chiffrées de bout en bout, sans déchiffrement intermédiaire.
Un satellite de télécommunications classique reçoit un signal et le renvoie vers une station au sol, qui l’aiguille ensuite vers son destinataire. Les 330 engins équipés par le franco-italien devront s’échanger les données entre eux avant de les faire redescendre. Le nombre de stations terrestres susceptibles d’être brouillées, interceptées ou détruites diminue d’autant. Pour un état-major, cette propriété compte davantage qu’un gain de débit, et elle explique pourquoi Bruxelles a voulu cette couche sur chaque satellite plutôt que sur une partie de la flotte.
Deux composants sont cités dans le communiqué. Des antennes actives, dont les faisceaux sont orientés électroniquement, sans pièce mobile, ce qui permet de suivre plusieurs utilisateurs à la fois depuis un satellite filant à plusieurs kilomètres par seconde. Et un jeu de puces développé pour le programme, plutôt que prélevé sur catalogue.
Ces équipements seront dupliqués 330 fois. Rapporté au nombre de satellites, le contrat représente environ 9 millions d’euros par exemplaire.
Charleroi assemble, Thales équipe
Thales Alenia Space fournira l’électronique gouvernementale des deux couches sans construire un seul satellite. Airbus Defence and Space et la belge Aerospacelab se partagent les structures.
Airbus a confirmé le 10 septembre, dans un communiqué distinct, la signature de son premier contrat IRIS². Le groupe livrera les plateformes de la première couche et assemblera les satellites sur son site toulousain, qui produit déjà la nouvelle génération d’engins OneWeb pour le compte d’Eutelsat. Les charges utiles de Thales Alenia Space y seront montées avant un lancement prévu en 2029. Airbus n’a pas communiqué le montant de sa commande, seule enveloppe restée confidentielle parmi celles annoncées depuis le mois d’août.
Le même jour, Aerospacelab a annoncé un contrat de 2,4 milliards d’euros portant sur 264 plateformes, soit 76 % de la flotte basse, dont le déploiement doit commencer en 2030. La société a été fondée à Charleroi en 2018. Jamais une entreprise belge n’avait obtenu une commande spatiale de cette taille, et aucune allocation industrielle supérieure n’avait été rendue publique dans le programme avant l’annonce de Cannes.
Aerospacelab n’avait jamais produit de satellite en série à cette échelle. Le calendrier de livraison de Thales Alenia Space dépend donc de la montée en cadence d’un partenaire sans antécédent comparable.
Additionnés, les contrats d’Aerospacelab et de Thales Alenia Space dépassent 5,4 milliards d’euros pour la seule flotte en orbite basse.
Six semaines, cinq signatures
Parmi les montants rendus publics depuis le 7 août, aucun n’approche les 3 milliards d’euros promis au franco-italien. Celui d’Aerospacelab plafonne à 2,4 milliards, celui d’Hispasat à 1,6 milliard. Une réserve s’impose toutefois. Les 3 milliards de Thales Alenia Space restent un engagement de principe, quand les autres enveloppes correspondent à des contrats signés, et le montant obtenu par Airbus demeure inconnu.
Hispasat a été désigné le 7 août, jour du feu vert donné par la Commission européenne, responsable de tout ce qui restera au sol : les antennes, les centres de contrôle et les liaisons entre la terre et les satellites. La société est détenue à 89,68 % par le groupe de défense Indra. Elle pilotera en outre une couche en orbite basse destinée à connecter directement des téléphones et des objets connectés, sans antenne intermédiaire, pour un engagement pouvant atteindre 600 millions d’euros supplémentaires.
SES a commandé le 31 août à l’allemand OHB 18 plateformes destinées à l’orbite moyenne, celle qui s’étend entre 2 000 et 36 000 kilomètres d’altitude, bien au-dessus de la flotte que doit équiper Thales Alenia Space. Le contrat avoisine le milliard d’euros, soit 1,16 milliard de dollars. Chaque satellite pèsera 2,6 tonnes au lancement pour une puissance de 15 kilowatts. OHB a précisé que les charges utiles de communication étaient exclues du périmètre et restaient à la charge de SES.
Quatre ans pour livrer 330 charges utiles
Thales Alenia Space doit livrer les premières charges utiles en 2029, pour la couche construite par Airbus, puis celles des 264 satellites d’Aerospacelab en 2030, année visée pour la mise en service complète de la constellation. Airbus évoque « au moins 66 » satellites pour la première couche. Ce chiffre plancher autorise une révision à la hausse du volume, et donc de la commande passée au franco-italien.
Produire 330 exemplaires d’une électronique chiffrée à antennes actives en quatre ans impose une cadence sans équivalent dans l’histoire du groupe, dont les programmes de télécommunications se comptaient jusqu’ici en unités ou en dizaines d’unités par an.
Le contrat d’OHB, signé le 31 août, reste à ce jour le seul engagement industriel ferme du programme. Les 18 plateformes de l’orbite moyenne sont en développement depuis, quand les 330 charges utiles de Thales Alenia Space reposent encore sur une lettre d’accord. Ni le communiqué du 10 septembre ni celui d’Eutelsat n’indiquent à quelle échéance les 2,5 milliards d’euros restants seront convertis en commandes.
Ce qui sépare IRIS² de Starlink
La Commission européenne présente IRIS², dans un communiqué relayé par Reuters, comme une réponse à Starlink, le réseau d’Elon Musk, et aux autres constellations d’accès à internet par satellite. Elle qualifie la connectivité visée de « souveraine, sécurisée et hautement fiable ». Les gouvernements européens en seront les premiers destinataires, avec les forces de défense et de sécurité et les services d’urgence.
Cette destination justifie l’existence même du contrat signé le 10 septembre. Une constellation purement commerciale n’aurait pas eu besoin d’une couche gouvernementale sur chacun de ses satellites.
Hervé Derrey, président-directeur général de Thales Alenia Space, a déclaré dans le communiqué que le programme est « essentiel pour que l’Europe renforce sa souveraineté et son autonomie spatiale ».
En marge du sommet parisien, Josef Aschbacher, directeur général de l’Agence spatiale européenne, a appelé les pays européens à mieux coordonner leurs programmes satellitaires afin d’éviter les doublons entre initiatives nationales et projets communautaires. Six industriels de cinq nationalités, française, italienne, allemande, belge et espagnole, se partagent les contrats attribués depuis le 7 août. Le plus important d’entre eux revient à une coentreprise franco-italienne.
Starlink vend du débit à ses abonnés et opère sous licence américaine. Les 330 satellites d’IRIS² embarqueront une électronique dédiée aux communications gouvernementales chiffrées, dont le contrôle restera à l’intérieur de l’Union européenne. Thales Alenia Space a signé pour la fournir sur chacun d’eux.


