Le Grand Déclassement : comment la France a perdu son rang scientifique

Treizième mondial pour ses publications, la France a décroché. Le rapport officiel propose de refonder l'université, le crédit d'impôt recherche et l'innovation d'ici 2050.

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La France a produit 2,1 % des publications scientifiques mondiales en 2022, contre 25 % pour la Chine et 15 % pour les États-Unis. Le pays occupe le treizième rang. Ce pourcentage, qui compte la part des articles publiés dans les revues scientifiques internationales, figure dans le volet économique du rapport de prospective « France 2035, France 2050 », publié par le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan (HCSP), institution née en mai 2025 de la fusion du Haut-commissariat au Plan et de France Stratégie, que dirige l’ancien ministre des Affaires européennes puis des Transports Clément Beaune.

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Les courbes chinoise et américaine se sont croisées en 2018. Pékin n’a pas été rattrapé depuis. L’Allemagne maintient sa part à 3,5 %, et la Corée du Sud, à 2,4 %, publie désormais davantage que la France.

Le HCSP diffuse ce rapport par chapitres successifs. Celui consacré aux finances publiques, paru le 16 juillet 2026, chiffre à 4,4 points de PIB, environ 140 milliards d’euros, le redressement à conduire d’ici 2031. Celui consacré à l’environnement, coordonné par Antoine Pellion, ancien secrétaire général à la planification écologique, est sorti début septembre. Clément Beaune avait lancé l’exercice en octobre 2025 au Conseil économique, social et environnemental, en déclarant que la France avait besoin d’un « réarmement intellectuel ».

Séoul dépense 4,96 % de son PIB, Paris 2,18 %

La dépense intérieure de recherche et développement, la DIRD, qui additionne l’argent dépensé par les laboratoires publics et par les entreprises, a atteint 2,18 % du PIB en 2023. Les vingt-sept pays de l’Union européenne se situent en moyenne à 2,1 %.

L’Allemagne consacre 3,13 % de sa richesse annuelle à la recherche, le Japon 3,44 %, les États-Unis 3,45 %. La Corée du Sud investit 4,96 %, plus du double de l’effort français. Rapporté à un PIB français de l’ordre de 2 900 milliards d’euros, chaque dixième de point représente près de 3 milliards par an.

Les chefs d’État européens réunis à Barcelone en mars 2002 avaient fixé la cible à 3 % du PIB. La loi de programmation de la recherche, promulguée en décembre 2020, l’a reprise et y a ajouté 25 milliards d’euros sur dix ans pour porter la seule recherche publique à 1 % du PIB. La DIRD est restée à 2,18 % trois ans plus tard.

Le HCSP ne reprend pas la cible des 3 %. Il écrit que la dépense de recherche devra progresser au moins aussi vite que le PIB jusqu’en 2050, ce qui reviendrait à stabiliser l’effort français à son niveau actuel plutôt qu’à rejoindre Berlin ou Séoul.

Les labos travaillent sur la pilule, l’industrie sur le camion

Les mathématiques fondamentales, la géochimie, la géophysique et l’hématologie françaises conservent des positions de premier plan, relève le HCSP. Le volume mondial de publications progresse plus vite dans d’autres disciplines, où la France est peu présente.

En mathématiques appliquées comme en informatique, les chercheurs français publient davantage que le poids du pays ne le laisserait attendre. Leurs travaux sont moins cités par les autres chercheurs que la moyenne mondiale des articles du même domaine. Le recul mesuré en 2022 touche donc aussi les disciplines que la France revendique.

Les entreprises françaises déposent 3,2 % des brevets internationaux, un niveau conforme au poids du pays dans l’économie mondiale. Elles les déposent dans les transports et la mécanique, quand les laboratoires publics se sont spécialisés dans les biotechnologies, la pharmacie et les semi-conducteurs. La recherche publique et l’industrie ne travaillent pas sur les mêmes objets.

Les jeunes entreprises issues des laboratoires paient cet écart au moment de passer du prototype à la première série industrielle, faute de trouver un financement pour cette étape. Le HCSP reprend l’expression de « vallée de la mort » pour la désigner. Il demande à l’État de choisir les filières qu’il finance, première des ruptures qu’il propose.

Le modèle des grandes écoles importé en licence

Le Parlement n’a pas refondu l’architecture de l’enseignement supérieur depuis la loi relative aux libertés et responsabilités des universités, promulguée le 10 août 2007. Le HCSP propose de revenir sur la frontière entre universités et grandes écoles.

L’encadrement pratiqué dans les grandes écoles, effectifs réduits, suivi individuel, présence obligatoire en cours, serait étendu à l’université dès la licence. En contrepartie, le rapport demande une sélection à la fin du master, à bac+5.

La loi du 23 décembre 2016 avait autorisé les universités à sélectionner leurs étudiants à l’entrée du master, après plusieurs années de contentieux devant le Conseil d’État. Le HCSP propose cette fois de trier à la sortie, quand l’étudiant a déjà accompli cinq années d’études.

Les trois premières années d’université seraient recentrées sur les mathématiques, les sciences du vivant et les sciences de l’ingénieur, domaines dont le rapport fait la matrice de l’innovation mondiale. Le document ne dit rien du sort réservé aux sciences humaines et sociales.

Pour rivaliser avec les campus américains et asiatiques d’ici 2050, le HCSP demande de concentrer les moyens budgétaires sur quelques pôles universitaires de taille mondiale. La France compte environ soixante-dix universités. Le programme des Initiatives d’excellence, lancé en 2011 pour faire émerger une dizaine de grands campus, a distribué ses labels sans que la part française des publications cesse de reculer.

France Universités, la Conférence des grandes écoles et les organisations étudiantes n’ont pas réagi publiquement à ces propositions.

40 000 ingénieurs par an, il en faudrait 100 000

Les écoles habilitées par la Commission des titres d’ingénieur diplôment 40 000 ingénieurs par an. Le HCSP fixe la cible à 100 000 par an d’ici 2050, pour la décarbonation de l’industrie et la réindustrialisation affichée par les gouvernements successifs depuis 2017. Multiplier par 2,5 le nombre de diplômés suppose de trouver 60 000 candidats supplémentaires chaque année.

Trente mille d’entre eux viendraient de la formation continue, c’est-à-dire de salariés déjà en poste qui se reconvertissent. Ces parcours sont financés par le compte personnel de formation, réformé en 2018 puis soumis à un reste à charge de 100 euros pour le salarié depuis mai 2024.

Doubler les effectifs d’étudiants étrangers dans les écoles d’ingénieurs constitue le deuxième levier retenu. Le gouvernement avait annoncé en novembre 2018 des frais d’inscription différenciés pour les étudiants venus de pays hors Union européenne, portés à 2 770 euros en licence et 3 770 euros en master.

Les hommes représentent 80 % des diplômés en ingénierie et dans le numérique, selon le rapport d’évaluation publié par le HCSP en mai 2025. La moitié de la population fournit un cinquième de ces diplômés. Le HCSP présente ce déséquilibre comme le principal réservoir de candidats disponible pour atteindre les 100 000.

Une école d’ingénieurs forme en cinq ans après le baccalauréat. Le premier diplômé formé selon ce plan sortira donc au début des années 2030, pour un objectif fixé à 2050.

Une agence de la rupture rattachée à Matignon

Alain Juppé et Michel Rocard, tous deux anciens Premiers ministres, ont remis en novembre 2009 le rapport dont sont sortis le grand emprunt de 35 milliards d’euros puis les programmes d’investissements d’avenir, ces enveloppes pluriannuelles réservées à la recherche et à l’innovation. Le HCSP juge cette doctrine datée.

Il propose de créer une institution interministérielle de l’innovation rattachée au Premier ministre. Elle serait chargée de soustraire les projets de rupture aux arbitrages ministériels ordinaires et d’assumer que la plupart des projets financés échouent.

La DARPA américaine, fondée en 1958 après le lancement de Spoutnik, a financé les travaux dont sont sortis Arpanet puis le GPS. L’Allemagne a créé la SPRIN-D en 2019, le Royaume-Uni l’ARIA en 2021, les Pays-Bas la NADI en 2026. La France a créé l’Agence nationale de la recherche en 2005 et Bpifrance en 2012, sans confier à l’une ni à l’autre le droit de financer l’échec.

Le crédit d’impôt recherche permet à une entreprise de déduire de son impôt une partie de ce qu’elle dépense en recherche. Il a coûté près de 8 milliards d’euros à l’État en 2024, ce qui en fait l’une des premières dépenses fiscales du budget. Le HCSP veut qu’il cesse de fonctionner comme une remise générale accordée sans condition de projet.

Le rapport propose de le réserver en priorité aux travaux menés en commun par un laboratoire public et une entreprise. Deux dispositifs sont visés : les thèses CIFRE, ces doctorats préparés en entreprise sous convention avec un laboratoire, créés en 1981, et les laboratoires communs entre public et privé, dont le CNRS en abrite un peu plus de 300. Ce sont ces formats qui font passer un résultat de laboratoire dans une entreprise.

Le HCSP demande enfin que les chercheurs qui partent travailler dans l’industrie ou la finance ne soient plus pénalisés dans leur avancement à leur retour.

Retirer une part des 8 milliards aux bénéficiaires actuels suppose de désigner lesquels. Le rapport ne le fait pas.

Le quantique, pari « sans regret »

Le HCSP désigne l’informatique quantique comme le domaine où les publications françaises doivent se convertir en industrie, et cite le CNRS, l’ENS, Inria, l’université Paris-Saclay et le CEA-Leti. Le gouvernement avait lancé en janvier 2021 une stratégie nationale dotée de 1,8 milliard d’euros, prolongée en mars 2024 par le programme PROQCIMA, qui vise deux prototypes d’ordinateurs quantiques en 2032.

Plusieurs technologies concurrentes se disputent le marché mondial et aucune ne s’est imposée. Les start-up françaises se sont réparties entre elles, ce qui laisse le pays présent sur plusieurs pistes sans dominante sur aucune.

Le HCSP qualifie néanmoins ce pari de stratégie industrielle « sans regret ». La diffusion de la technologie produirait un gain de productivité équivalent à 8 % du PIB français, soit de l’ordre de 230 milliards d’euros au niveau actuel de richesse nationale. Les transports et l’entreposage en capteraient 1,3 point à eux seuls, par l’optimisation des tournées de livraison, des chargements et des stocks, des calculs que les ordinateurs actuels traitent mal.

Le premier arrivé sur ce marché en capterait l’essentiel de la valeur, selon le rapport, qui emploie l’expression « winner-takes-all ». Il demande que l’Europe entre dans ces chaînes de production pendant qu’elles se constituent, faute de quoi la France achèterait après 2050 des machines dont ses laboratoires ont produit une part de la théorie.

Le rapport ne chiffre le coût budgétaire d’aucune des mesures qu’il propose.

Le prix à payer pour desserrer la dépendance chinoise

Le plan du HCSP repose sur une prémisse : la France et l’Europe doivent réduire leur dépendance technologique à l’égard de la Chine, devenue le premier producteur mondial de science avec 25 % des publications. Le Fonds monétaire international a chiffré ce que coûterait cette opération. Pour l’ensemble des pays de l’OCDE, une relocalisation forcée des chaînes de production coûterait entre 3,8 % et 10,2 % du PIB sur le long terme, et une simple diversification des fournisseurs entre 1 % et 4 %.

Le HCSP demande à la Nation d’accepter ce coût transitoire. Préférer systématiquement la préservation immédiate du pouvoir d’achat à l’investissement productif de long terme conduira l’Europe au décrochage technologique, écrit-il. La phrase paraît deux mois après le chapitre du même Haut-commissariat qui réclamait 140 milliards d’euros d’économies d’ici 2031.

Deux financements européens sont réclamés pour tenir l’échéance de 2050. Les Vingt-Sept ont émis en juillet 2020 un emprunt commun de 750 milliards d’euros pour financer le plan de relance NextGenerationEU, présenté alors comme exceptionnel ; le HCSP veut le rendre permanent et l’affecter à des entreprises scientifiques et industrielles européennes. La Commission européenne a par ailleurs présenté le 19 mars 2025 sa stratégie pour l’Union de l’épargne et de l’investissement, qui vise à orienter vers les entreprises du continent une partie des quelque 10 000 milliards d’euros que les ménages européens laissent dormir sur leurs comptes bancaires.

Les Pays-Bas, l’Autriche et les pays nordiques refusent depuis 2020 toute reconduction de l’emprunt commun. Les textes de l’Union de l’épargne et de l’investissement n’ont pas été adoptés par le Conseil de l’Union européenne. Le HCSP fixe à 2050 le terme de son plan de redressement scientifique ; les deux financements dont il dépend n’ont fait l’objet d’aucun accord entre les Vingt-Sept.



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