Retraites : le régime doré des fonctionnaires est une fable

Calculée sur les six derniers mois, la retraite des fonctionnaires passe pour un privilège. Les chiffres de la Cour des comptes et de la Drees racontent autre chose.

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On l’a tous entendue, au comptoir, dans les repas de famille ou sur les plateaux de télévision : « Eux, leur retraite est calculée sur les six derniers mois. » La phrase a valeur de preuve. Elle suffit à ranger parmi les privilégiés les deux millions de retraités de l’État, qui ont perçu 65,1 milliards d’euros de pensions en 2025, et à clore la discussion.

Il faudrait pourtant la rouvrir. En 2022, la Drees, le service statistique des ministères sociaux, a fait un calcul que personne ne cite jamais. Si l’on appliquait aux fonctionnaires les règles du secteur privé, leur pension serait en moyenne plus élevée de 1,5 %. Le régime supposé doré rapporte donc un peu moins que celui qu’on lui oppose.

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Une règle exacte, une conclusion fausse

La règle des six mois existe bel et bien. La pension d’un fonctionnaire de l’État se calcule sur son traitement indiciaire (le salaire de base fixé par la grille de la fonction publique) détenu depuis au moins six mois au moment du départ. Le salarié du privé, lui, voit sa retraite de base calculée sur la moyenne de ses vingt-cinq meilleures années. Sur le papier, la comparaison est cruelle, et le cliché tire sa force de cette simplicité : chacun peut vérifier la règle.

Encore faut-il savoir à quoi elle s’applique.

Le salaire qui ne compte pas

Ce traitement de base n’est qu’une partie de la rémunération. Les primes et indemnités, qui pèsent lourd dans la fiche de paie de nombreux agents, sont exclues du calcul de la pension. Un fonctionnaire cotise sur une fraction de ce qu’il gagne et touche une retraite calculée sur cette même fraction.

La retraite additionnelle de la fonction publique, créée en 2005 pour prendre en compte une partie des primes, n’y change pas grand-chose : elle est plafonnée et reste modeste. C’est d’ailleurs en l’intégrant que la Drees parvient à son résultat. Les six derniers mois d’un salaire amputé de ses primes ne valent pas mieux, en moyenne, que les vingt-cinq meilleures années d’un salaire complet.

Vingt ans d’alignement dont personne ne parle

Le cliché ignore aussi deux décennies de réformes. Depuis 2003, les principaux paramètres du régime de l’État ont été alignés sur ceux du régime général, celui des salariés du privé : l’âge à partir duquel on peut partir, la durée de cotisation exigée pour une pension complète, l’âge auquel disparaît la décote (la réduction appliquée à la pension quand il manque des trimestres). La Cour des comptes le rappelle sans ambiguïté.

Le taux de cotisation salariale a suivi le même chemin, à une nuance près. Depuis 2019, les salariés du privé cotisent à 11,31 %, les fonctionnaires à 11,1 %. Combler l’écart rapporterait 140 millions d’euros par an, une somme dérisoire à l’échelle des 65 milliards versés. Il faut le faire, justement parce que ce reliquat ne sert qu’à entretenir le soupçon.

Un gouffre fabriqué par la présentation des comptes

Si le régime n’est pas plus généreux, pourquoi paraît-il aussi coûteux ? En 2025, l’État a versé 54,9 milliards d’euros de contributions employeur (la part qu’il paie en tant qu’employeur), contre 7,5 milliards de cotisations prélevées sur le traitement des agents. Ce déséquilibre alimente depuis des années la dénonciation d’un système financé à fonds perdus par le contribuable.

La Cour des comptes démonte elle-même le chiffre : 28,1 milliards de ces contributions ne correspondent pas à des dépenses de retraite à proprement parler. On y trouve 0,4 milliard de pensions d’invalidité, 1,7 milliard de majorations pour enfants (le supplément de pension accordé aux parents d’au moins trois enfants) et 3,9 milliards liés aux départs anticipés ouverts à certains métiers, comme ceux de policier ou de surveillant pénitentiaire. Surtout, 22,1 milliards servent à combler un déséquilibre démographique : le régime compte 0,94 cotisant pour un retraité, contre 1,5 dans le privé.

Ce déséquilibre ne doit rien aux fonctionnaires. Il vient de décisions prises par l’État lui-même : le recours croissant aux contractuels, ces agents non titulaires qui cotisent au régime général, et le changement de statut de La Poste et de France Télécom, qui a tari le flux de cotisants sans effacer les pensions à servir. L’État a fait des choix d’employeur et en présente l’addition comme un avantage accordé à ses agents.

Des gagnants, des perdants, mais pas de privilège

Cette mise au point ne dispense pas de regarder derrière la moyenne. Les 1,5 % de la Drees recouvrent des situations très différentes. Les corps (les grandes familles de métiers de la fonction publique) peu primés, dont une large partie des enseignants, profitent d’un calcul qui porte sur l’essentiel de leur rémunération. Les agents très primés, à l’inverse, y perdent nettement. Les carrières qui s’achèvent sur une forte hausse de traitement tirent parti de la règle des six mois. Quant aux départs anticipés, ils méritent un débat que ce texte ne prétend pas trancher.

Mais une somme d’écarts ne fait pas un privilège. Elle décrit un système différent, dont les avantages et les inconvénients se compensent à peu près, ce qui est exactement ce que mesure la Drees.

Le vrai scandale est ailleurs

Si le régime des fonctionnaires pose un problème, c’est celui de sa transparence. Ces 65 milliards, un septième des retraites versées en France, ne sont pas gérés par une caisse autonome mais dans une ligne du budget de l’État, le « compte d’affectation spéciale Pensions », qui se contente de retracer les entrées et les sorties. La Cour des comptes réclame depuis une dizaine d’années la création d’une véritable caisse de retraite, dotée de sa propre gouvernance. Elle n’a jamais été entendue.

Tant que solidarité, héritage démographique et pensions proprement dites resteront mélangés dans ce compte, chacun pourra brandir le chiffre qui l’arrange. Le cliché des six derniers mois prospère sur ce flou. Le problème n’est pas ce que touchent les fonctionnaires, mais ce que l’État refuse de montrer.



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1 commentaires sur « Retraites : le régime doré des fonctionnaires est une fable »

  1. Un salarié dans le privé peut avoir -toute sa vie- son salaire bloqué (ou pire, aligné sur le SMIC). Un fonctionnaire bénéficie de l’avancement automatique grâce à l’ancienneté. Dans ce cas, la pension du fonctionnaire est forcément plus importante. Cela vaut aussi pour les régimes spéciaux.
    Contrairement aux fonctionnaires, passé un certain âge, un salarié licencié ne trouve plus d’emploi. Il n’a plus qu’à se plier au bon vouloir de son patron. Dans les grandes entreprises, c’est mieux évidemment.

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