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- 170 jours de vie : les salons fantômes britanniques
- La courbe qui a alerté Tracfin et les douanes
- Vingt coupes facturées, deux clients dans le fauteuil
- À Nice, dix salons et onze gardes à vue
- 6,8 milliards d’euros en quête d’une caisse
- Les kebabs et les bars PMU en font autant
- 300 coiffeurs place de la Bastille
- Zéro condamnation définitive à ce jour
Un fauteuil vide à l’heure du déjeuner, une caisse pleine à la fin du mois. En dix ans, les enseignes de “barbers” ont essaimé dans toutes les villes françaises, et les services financiers ont cessé d’y voir une simple mode masculine. Les préfets ferment désormais des commerces sans attendre le moindre procès, les coiffeurs traditionnels réclament des contrôles massifs, les enquêteurs décrivent une lessiveuse à billets.
170 jours de vie : les salons fantômes britanniques
Une société britannique de coiffure vit en moyenne entre trois et trois ans et demi. Les 3 097 structures que le cabinet SmartSearch a isolées dans une étude publiée fin août 2026 ont tenu entre 170 et 194 jours. Le cabinet a passé au crible une décennie de données de Companies House, le registre officiel des sociétés britanniques, entre 2016 et 2026, en retenant les entreprises de coiffure, de barber shop, de salon de beauté et de commerce de proximité. Entre 310 et 464 millions de livres sterling ont transité par elles.
L’étude vaut d’être lue en France, où les mêmes commerces figurent depuis un an dans les notes des services de police. Elle donne des repères concrets pour distinguer un salon qui coupe des cheveux d’une coquille destinée à faire circuler de l’argent. 83 % de ces sociétés ont été immatriculées au premier semestre de l’année, et plus de la moitié dissoutes au quatrième trimestre, un cycle d’ouverture et de fermeture calé sur l’année comptable plutôt que sur la vie d’un commerce. Beaucoup partagent la même adresse d’immatriculation. Leur implantation se concentre dans un nombre restreint de zones. Le rythme de ces créations suspectes a augmenté de plus de 340 % entre la période 2016-2018 et la période 2023-2025.
Le Home Office, ministère de l’Intérieur britannique, a annoncé en mai 2026 la création d’une unité dédiée, dotée de 30 millions de livres. Elle associe la National Crime Agency, équivalent britannique de la police judiciaire spécialisée dans la criminalité organisée, la police, les services fiscaux et le registre des sociétés. Le recours aux salons de coiffure pour recycler de l’argent sale n’est donc pas une singularité française née du trafic dans les cités.
La courbe qui a alerté Tracfin et les douanes
L’INSEE recense aujourd’hui environ 19 500 barber shops en France dans ses données SIRENE, le fichier officiel des entreprises. Leur nombre a été multiplié par six en moins d’une décennie, une progression sans équivalent dans l’artisanat. Le segment croît de 6 % par an, quand l’ensemble du marché de la coiffure, qui comptait 111 200 établissements fin 2024, progresse de 2 à 3 %.
Les écarts entre départements sont considérables. Les Alpes-Maritimes comptent 257 salons de coiffure et barbiers pour 100 000 habitants, contre 110 dans les Hauts-de-Seine, l’implantation la plus dense se situant sur le littoral méditerranéen. Les ongleries ont suivi une courbe voisine, avec une hausse de 23 % entre 2021 et 2023.
La police, les douanes et Tracfin, le service de renseignement financier du ministère de l’Économie, ont retenu deux signaux convergents : un encaissement massif en espèces et un nombre d’établissements multiplié par six en dix ans. Aucune de ces administrations n’a publié d’estimation du nombre de commerces concernés.
Vingt coupes facturées, deux clients dans le fauteuil
Un dealer actif dans le Gard a décrit le fonctionnement du salon de coiffure qui lui servait de caisse : vingt ou trente coupes déclarées quand deux ou trois clients seulement franchissent la porte. Une note de la police judiciaire consultée par TF1 retient un ratio comparable pour un barber shop qui reçoit cinq clients dans la journée, le gérant complice en déclarant vingt. Les prestations qui n’ont jamais eu lieu sont réglées avec les billets du trafic, qui deviennent ainsi du chiffre d’affaires légal.
Les services financiers ont un vocabulaire pour ce montage. Ils parlent de « blanchiment de basse intensité » ou de « blanchiment de proximité » : des recettes en liquide issues d’activités criminelles sont injectées dans la comptabilité de commerces réputés fonctionner en espèces, déposées en banque par l’intermédiaire de sociétés complices, puis réinjectées dans l’économie légale. Autrement dit, l’argent du trafic ressort sous forme de recettes déclarées à l’administration fiscale.
Une note du Sirasco financier datée du 8 octobre 2025, consultée par Le Monde, indique que la technique progresse « sur l’ensemble du territoire ». Ce service central de la police judiciaire, chargé du renseignement sur la criminalité organisée, y relève un glissement vers les villes petites et moyennes, au-delà des quartiers populaires historiquement concernés.
La gérance du salon est généralement confiée à une personne de confiance, souvent un proche. Le rachat du local peut lui-même être réglé pour partie en liquide, en dehors de tout acte officiel, ce qui permet d’y loger une seconde fraction des fonds à recycler.
La police judiciaire a chiffré le rendement du dispositif. Injecter 5 000 euros de chiffre d’affaires fictif par mois dans une quinzaine de commerces permet de blanchir 900 000 euros en une seule année. Le calcul explique pourquoi les enquêteurs regardent moins la taille des salons que leur nombre. Les mêmes services relèvent une « forte dimension communautaire » dans le choix des gérants, recrutés le plus souvent dans un cercle familial ou dans un réseau d’origine commune. Au terme de deux ou trois ans, le commerce, rentable sur le papier, est revendu : la plus-value sort propre.
L’économiste Clotilde Champeyrache, dans un rapport remis au Sénat, emploie la même expression de « blanchiment de basse intensité » et décrit ce que le montage rapporte au-delà des flux financiers, soit une façade légale, un statut social et un ancrage local entretenu par des embauches fictives et des points d’observation dans les quartiers. Des enquêteurs cités par Nice-Matin y voient « une manière d’exercer de l’influence sur un territoire donné ».
À Nice, dix salons et onze gardes à vue
Onze personnes ont été placées en garde à vue à Nice début décembre 2025, dans une procédure visant un réseau d’une dizaine de coiffeurs. Parmi elles, plusieurs membres d’une même famille et des entrepreneurs du BTP. Les enquêteurs ont retenu le blanchiment et l’aide au séjour irrégulier, auxquels s’ajoute le travail dissimulé. L’enquête avait été ouverte après un signalement reçu à l’été 2024.
Les paiements se faisaient quasi exclusivement en espèces, à la coupe. Un des établissements affichait un chiffre d’affaires proche de 33 000 euros par mois, pour une clientèle réelle très limitée, soit exactement la disproportion décrite dans les notes de police. L’examen des comptes bancaires des membres de la famille a fait apparaître 213 000 euros reçus depuis 2021 sur un seul compte. Une partie des fonds avait été réinvestie ou déposée à l’étranger, en Tunisie et en Belgique.
Le 18 mai 2026, les gendarmes ont découvert 1 083 700 euros en liquide et 4,8 kilogrammes de cannabis dans les réserves d’un bar-tabac nîmois, « Le Cygne », à quelques pas de la Maison Carrée. L’établissement n’est pas un salon de coiffure, mais le montage reproché à ses gérants est celui que les services décrivent chez les barbiers. L’opération s’inscrivait dans une enquête sur un trafic de stupéfiants piloté depuis une cellule de détention. Neuf personnes ont été interpellées, quatre mises en examen, et le couple gérant placé en détention provisoire. Le gérant avait déjà été condamné pour fraude fiscale.
La procureure de la République de Nîmes, Cécile Gensac, a indiqué que l’argent avait été dissimulé dans divers sacs et contenants à travers l’établissement, un mode de dissimulation qui tendait selon elle à confirmer l’implication des gérants dans le blanchiment du produit du trafic. Le tribunal a ordonné la fermeture du commerce pour une durée de six mois, en application de la loi votée en juin 2025 contre le narcotrafic.
À Annemasse, le Comité opérationnel départemental anti-fraude, qui réunit police, gendarmerie, fisc et inspection du travail, a contrôlé cinq barber shops en mars 2025 et relevé des situations de travail dissimulé. Le maire avait auparavant signalé au préfet la présence, dans sa commune, de commerces au chiffre d’affaires disproportionné au regard d’une clientèle quasi inexistante.
Une seule de ces trois procédures vise des salons de coiffure. La France en compte 19 500.
6,8 milliards d’euros en quête d’une caisse
Le narcotrafic a rapporté 6,8 milliards d’euros à ses organisateurs en France en 2023, selon une étude de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) menée avec la Mildeca, la mission interministérielle chargée de la lutte contre les drogues, et publiée en décembre 2025. Le montant a quasiment triplé en treize ans. La cocaïne est passée devant le cannabis, avec 3,1 milliards d’euros contre 2,7 milliards. Un reportage diffusé par TF1 en mai 2026 a avancé une estimation supérieure, de sept milliards d’euros annuels, sans en préciser la méthode de calcul. Ces sommes, encaissées en billets, doivent trouver une porte d’entrée vers les circuits bancaires.
Tracfin a reçu 215 410 informations en 2024. L’essentiel, 211 165, provient de déclarations de soupçon, ces alertes que banques, notaires, agents immobiliers et casinos ont l’obligation légale de transmettre lorsqu’une opération leur paraît anormale. Ces signalements ont augmenté de 13,2 % sur un an, et le seuil des 200 000 a été franchi pour la première fois. Le service a transmis à la justice 452 notes portant directement sur du blanchiment, contre 387 l’année précédente, sur un total de 3 998 notes adressées à l’ensemble de ses partenaires.
Un chapitre du troisième tome de son rapport d’activité 2024 est consacré aux « sociétés lessiveuses », ces entreprises éphémères créées pour recycler des fonds issus de la fraude ou du crime organisé. Tracfin a transmis 253 notes à la justice sur ce seul sujet, sans indiquer combien concernaient des salons de coiffure.
Près de 6 300 personnes ont été entendues comme mises en cause pour blanchiment de capitaux par les services de sécurité en 2024, soit 10 % de plus qu’en 2023. Le ministère de la Justice recense sur la même période environ 5 480 personnes poursuivies pour blanchiment ou recel de blanchiment. Parmi elles, 3 850 pour des faits simples et 1 280 pour des faits aggravés, c’est-à-dire commis en bande organisée ou de façon habituelle. Aucune de ces statistiques ne précise le secteur d’activité des commerces concernés.
Les kebabs et les bars PMU en font autant
Kebabs, bars à chicha, épiceries de nuit, ongleries, taxiphones et pressings apparaissent au moins aussi souvent que les barbiers dans les listes de commerces à risque établies par la police et par Tracfin. Une note nationale de la police judiciaire, dont Europe 1 a publié la teneur, distingue deux catégories. Les petits commerces, épiceries, bars à chicha et réparateurs de téléphones, servent aussi de lieux de stockage pour la drogue ou les armes. Les structures plus importantes, kebabs ou bars PMU, sont davantage employées pour le blanchiment proprement dit. Les barber shops figurent dans ces listes sans y occuper le premier rang.
Six mois de fermeture sur décision du préfet
La loi du 13 juin 2025 visant à sortir la France du piège du narcotrafic a créé un nouvel outil pour les préfets. Ils peuvent désormais ordonner la fermeture d’un commerce pour six mois au maximum, sans attendre qu’un tribunal ait condamné qui que ce soit, dès lors qu’un lien est établi entre l’activité du commerce et un trafic de stupéfiants, un recel ou un blanchiment. Jusque-là, une telle fermeture supposait une décision de justice.
Le Conseil constitutionnel a validé ce dispositif le 12 juin 2025, en l’assortissant d’une condition. L’infraction doit être directement liée à la façon dont le commerce est exploité. Le seul fait qu’un salon soit implanté dans un quartier réputé sensible ne suffit pas à justifier sa fermeture.
Un exploitant qui rouvre malgré l’arrêté encourt six mois d’emprisonnement, 7 500 euros d’amende, la confiscation des revenus générés et une interdiction de gérer un commerce pendant cinq ans. La même loi a institué le Parquet national anticriminalité organisée, opérationnel depuis janvier 2026 et chargé des enquêtes les plus complexes, et elle a élargi les pouvoirs de collecte de Tracfin.
Marseille a publié en juin 2026 un premier bilan d’application : 330 mesures administratives en un an, dont 51 fermetures de commerces, épiceries de nuit, débits de boissons, ongleries et barbiers, et 237 interdictions faites à des personnes soupçonnées de trafic de se rendre dans certains lieux. Le décompte ne précise pas combien de salons de coiffure sont concernés. La préfète de police déléguée Corinne Simon a annoncé début 2026 un chiffre du même ordre pour l’ensemble des Bouches-du-Rhône, département dont Marseille concentre l’essentiel des mesures, et qualifié ce bilan de « très positif ».
Dans les Alpes-Maritimes, 1 200 commerces ont été contrôlés depuis le début de l’année 2025 et 53 procédures de fermeture ont été engagées, un chiffre qui recouvre les dossiers ouverts, dont une partie seulement a débouché sur un arrêté. Sur le seul ressort du parquet de Nice, 1,2 million d’euros en espèces avaient été saisis l’année précédente. La cellule d’intervention multiservices niçoise a mené 345 opérations depuis janvier 2025. Des barber shops ont également été fermés dans la Marne et dans l’Aisne, sur le fondement de chiffres d’affaires jugés disproportionnés. Le ministère de l’Intérieur ne publie pas de décompte national.
300 coiffeurs place de la Bastille
Près de 300 coiffeurs venus de toute la France ont manifesté place de la Bastille, à Paris, le 30 juin 2025, à l’appel de l’Union nationale des entreprises de coiffure (UNEC). Leur mot d’ordre : « même métier, mêmes règles ». Le syndicat dénonçait des tarifs anormalement bas, des ouvertures illégales le dimanche et en soirée, et l’embauche de personnel non déclaré, parfois sans titre de séjour.
Christophe Doré, président de l’UNEC, demande que les barbiers soient soumis à la TVA à 20 %, aux mêmes cotisations sociales et à la même obligation d’accepter deux moyens de paiement, espèces et carte bancaire, que les salons traditionnels.
L’UNEC date de juillet 2023 le point de départ de la multiplication des enseignes. Les conditions d’ouverture d’un salon ont alors été assouplies en application d’une directive européenne : un CAP ou trois années d’expérience professionnelle suffisent désormais, là où le brevet professionnel était exigé. Le syndicat qualifie de « sauvages » les installations qui ont suivi. Une part de la courbe qui intrigue les services financiers découle donc d’une décision réglementaire, et non d’une stratégie criminelle.
Interrogé par plusieurs parlementaires, le gouvernement a répondu le 2 septembre 2025 que la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) menait des contrôles réguliers sur l’affichage des prix et les qualifications professionnelles, et que « la vigilance dans le secteur de la coiffure et des barbiers continuera d’être apportée ». Christophe Doré a déclaré : « il faudrait des contrôles massifs pour résoudre le problème, mais je ne pense pas que la Répression des fraudes en ait les moyens. » Un salon qui échappe au contrôle fiscal échappe du même coup à toute vérification de ses recettes.
Zéro condamnation définitive à ce jour
La préfecture des Alpes-Maritimes a apporté une précision sur son propre bilan : sur les dix-huit fermetures effectivement prononcées depuis janvier 2025, « toutes ne sont pas liées à du blanchiment ». Certaines sanctionnent du travail dissimulé ou des manquements sanitaires.
L’ensemble de la coiffure française génère 7,1 milliards d’euros. Le segment barbier n’en représente qu’une fraction, et sa croissance a des causes documentées qui n’ont rien de criminel, la mode du soin de la barbe et la progression de la clientèle masculine pour les soins esthétiques.
À Nîmes, le gérant du bar-tabac a nié toute implication personnelle dans le blanchiment et invoqué des économies accumulées sur plusieurs années. Aucune des procédures citées n’a abouti à ce jour à une condamnation définitive.
La condition posée par le Conseil constitutionnel le 12 juin 2025 expose par ailleurs les arrêtés préfectoraux à une contestation devant le juge administratif : chacun doit démontrer que l’infraction relevée tient aux conditions d’exploitation du commerce. Le nombre de recours engagés contre ces fermetures, et leur issue, ne font l’objet d’aucune publication.
Les 345 opérations menées à Nice et les 1 200 commerces contrôlés dans les Alpes-Maritimes mesurent l’intensité de la surveillance déployée depuis janvier 2025. Ni Tracfin, ni la police judiciaire, ni le ministère de l’Intérieur n’ont établi la part des 19 500 barber shops français dont l’activité relèverait du blanchiment.


